RENDEZ-VOUS AVEC LE DIABLE
Le diable me téléphona un matin pour
me demander un rendez-vous.
Je lui demandai la raison de
l’intérêt qu’il me portait.
Il me répondit qu’il me sentait proche
d’une décision importante.
Je lui expliquai que je n’avais pas besoin de
ses conseils.
Il me dit que je n’avais pas le choix et que
ses formules de politesse n’étaient là que pour
l’élégance.
Je lui fixai alors une rencontre pour le jeudi
après-midi.
Il fut ponctuel, se présenta avec beaucoup de
tact, et se dirigea vers mon salon avec autorité.
Il s’enfonça dans mon fauteuil plus
profondément que prévu et les bras du siège se
refermèrent sur lui comme des pétales de plante
carnivore. Il exigea un cigare.
Je me précipitai sur la boîte que mon
grand-père avait laissé après sa mort et lui
offris un cigare de grande valeur. Satan le renifla assez
grossièrement, puis demanda du feu. Je lui tendis un briquet.
“Je déteste ces engins !”
hurla-t-il.
Je dus craquer une allumette. Le diable chauffa le
cigare, lui donna vie, puis aspira goulûment son âme.
“Je suis venu, me dit Belzébuth, parce
que je sens que vous n’êtes pas vraiment convaincu par
Dieu.”
Je restai silencieux.
“Vous pensez ne pas pouvoir étonner
Dieu, continua Lucifer.
- En effet, dis-je, comment surprendre un être
omniscient et infini ?
- Vous avez raison, me dit le diable. Malgré
vos inventions, vous resterez toujours pour Dieu un être terne
puisque vos plus amples mouvements ne se déploierons jamais
qu’à l’intérieur de sa connaissance.
- Vous-même, dis-je alors, demeurerez
également, malgré votre vie infernale, un poisson qui ne
s’échappera jamais du vaste bocal de la conscience divine.
- Nous sommes d’accord.” dit le diable.
Il aspira une bouffée de fumée, ce qui
fit ressusciter le cigare.
“Dieu est une prison qu’il a
peuplé en créant les êtres. Nul ne saurait
s’évader d’un territoire sans limites.” ajouta
le diable.
Un profond silence suivit ce constat.
“Le monde n’a pas
d’extérieur, reprit Lucifer. Alors, l’homme cherche
une issue dans la vie intérieure. Et que trouve-t-il en
lui-même ? Encore Dieu !”
Belzébuth tira sur le cigare. Son visage fut
traversé d’une étonnante queue-leu-leu
d’humeurs bigarrées.
“Dieu entrave notre liberté par la
douleur qui nous ramène à la norme, continua le diable.
- Comment s’évader alors ? demandai-je.
- En faisant souffrir les autres.” dit
Belzébuth.
Il me demanda un autre cigare.
Je dus ouvrir encore la boîte familiale.
“La souffrance gratuite, infligée sans
cause et sans raison, contrarie les plans divins puisque la douleur est
le seul levier avec lequel Dieu pèse sur l’homme, dit le
diable. Faire souffrir autrui est introduire une monnaie
étrangère dans l’économie divine. Du coup,
la norme est déplacée et une brèche s’ouvre.
- Dieu se venge en nous imposant une souffrance
morale, dis-je.
- Qu’importe, dit le diable. La
méchanceté arbitraire, de par sa gratuité, fausse
la logique du monde, déforme l’absolu.
- Et pourquoi pas la bonté gratuite ?
demandai-je.
- La bonté gratuite est dans les plans du
Seigneur, dit le diable.
- Qu’attendez-vous alors pour vous jeter sur
moi et me battre sans pitié ? osai-je demander à Lucifer.
- Ce ne serait plus gratuit après une telle
explication, me dit le diable.
- Je serais donc ainsi protégé de vos
agissements ?
- C’est pourquoi vous pouvez, en toute
sécurité, vous associer avec moi.” me dit Lucifer.
Après avoir discouru, le diable somnolait
maintenant dans mon profond fauteuil. La fumée du cigare
l’enveloppait à la manière d’un savoir divin.
Il ouvrait de temps en temps des yeux sans intention. Il se sentait
chez moi en totale sécurité.
Alors, brusquement, sans aucune causalité, je
me jetai sur lui.
Il sursauta, mais trop tard. Déjà, je
le giflai abondamment, cuisant sa peau tannée. Il tenta de se
protéger mais je fus plus rapide. Mes coups de coude et mes
coups de genoux enfoncèrent sa résistance animale,
contraignirent ses côtes à l’extension. Il voulut se
hisser mais le fauteuil l’empêchait de bouger. Il dut subir
des claques à répétition jusqu’à ce
que la fureur lui fournisse les moyens de s’échapper. Il
courut jusqu’à la porte et trébucha encore sur le
tapis. Je lui aplatis les reins. Il se traîna
jusqu’à ma porte et disparut dans la neutralité du
monde.
En m’attaquant sans cause à Lucifer, je
m’étais à la fois débarrassé du
diable et de Dieu.
Jean-Luc Coudray
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