LES VIEILLES DAMES



    Monsieur Mattoti aimait fréquenter les très vieilles dames.
    Il les choisissait seules, desséchées, et leur proposait des visites régulières. Ils savaient que ces femmes étaient devenues progressivement sympathiques au fur et à mesure de la baisse de leur côte sur le marché du sexe. Maintenant qu’elles n’étaient plus rien, Monsieur Mattoti pouvait contempler chez elles la seule chose qui leur restait : la vie.
    Monsieur Mattoti fréquentait en ce moment Madame Martin. Il venait chaque semaine frapper son code personnel sur la lourde porte de bois, s’inclinait devant la vieille personne, puis la suivait à petits pas jusque dans la cuisine.
    La cuisine, parfaitement propre, était plus usée par le nettoyage quotidien que par l’écoulement du temps. On devinait, par la fenêtre, un jardin urbain dont les fleurs pimpantes répondaient aux voisins.
    Madame Martin était catholique. La religion lui proposait, en lieu d’avenir, une abstraction respectueuse de son âme. Ainsi, la projection dans ce lendemain-là ne pouvait se dissocier d’un mouvement vers le haut, contrairement à ce que proposait la perspective des jours.
    Les contraintes de la vieillesse obligeaient Madame Martin à une vertu dont elle se servait pour compenser la dévalorisation due à son âge.
    Monsieur Mattoti discutait un long moment puis, lentement, commençait à toucher Madame Martin.
    C’était sa main qui, à la manière d’un écureuil, se logeait dans l’ombre de la dame.
    Cette main était suffisamment triste et modeste pour se faire accepter.
    Puis, elle remontait le long du cou étriqué et caressait doucement le visage. Et Monsieur Mattoti savait que ce visage, à la peau si faible, attendait tant les caresses qu’il en venait à espérer la mort et ses cendres pour conquérir quelque douceur.
    Madame Martin se laissait faire sans frémir.
    Elle déposait sa tête sur l’épaule de Monsieur Mattoti, lui laissant quelques temps le fardeau.
    Monsieur Mattoti emmenait alors la vieille dame sur son lit. Elle n’était pas d’accord. Mais elle avait l’habitude ne plus choisir grand-chose dans sa vie.
    Et là, avec un soin qui empêchait tout péché, il dénouait les sécheresses du corps ancien.
    Cet amour appliqué prenait du temps. L’horloge continuait à battre la monotonie des journées. Mais la dame sentait une présence s’insinuer en elle, réchauffer ses membres, la préparer comme pour une inexplicable fête.
    Elle se demandait à quoi elle était destinée. Mais Monsieur Mattoti, maintenant étendu à côté d’elle, lui présentait le torse puissant d’un homme d’âge mûr.
    Que pouvait donner une vieille dame percluse de rhumatismes ?
    Elle s’aventurait à promener ses doigts sur la surface énorme et poilue. Elle avait l’impression de caresser le diable. Elle qui était prête pour l’autre monde, pourquoi se retrouvait-elle ainsi retardée pour son départ ?
    Mais, contrairement à ce qu’elle pensait, ce jeu ne la retardait pas. La détente qui venait des caresses la relâchait à tel point que la vie doucement la quittait.
    Un jour, elle s’abandonna tout-à-fait et mourût.
    Monsieur Mattoti, ce jour-là, partit en quête d’une autre vieille personne.
    Sur son chemin, il croisa de très belles jeunes filles. Bien entendu, il les préférait. Mais, contrairement aux vieilles femmes, les jeunes filles, trop attachées à la vie, ne pouvaient s’abandonner entièrement.

Jean-Luc Coudray

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